Spectre

2018
Vaisseaux, artilectes ou fenêtres ouvertes sur d'autres dimensions : Carine Klonowski met l'accent sur des objets qui font office de catalyseurs, de voix ou de portails vers des pans dimensionnels ordinairement inaccessibles pour l'homme et ses sens. A travers des installations, elle réalise un travail d'atmosphère dans lequel elle active ses pièces, parfois ready-mades technologiques et mélancoliques, parfois objets complexes aux propriétés physiques et alchimiques intrigantes.

Un vidéoprojecteur donne (dans la pièce du même nom) à observer ses derniers instants : un message d'erreur ou d'attente, figé - qui témoigne de la désaffectation de l'appareil - se retrouve parasité par la lumière provenant de la mort successive de ses pixels épuisés. Alors que le décès est pour nous synonyme d'extinction, de néant et de froid, la mort numérique des composants de l'image prend ici la forme de la naissance d'étoiles, qui viennent dessiner, au fur et à mesure du déclin de l'appareil, la carte céleste d'un monde qui ne nous serait pas visible autrement.

Cette déchéance se transforme en fiction, et nous renvoie à l'immensité de notre propre univers et ses étoiles lointaines, dont on ne peut que se figurer la forme ou le potentiel. Il est ici question d'une cosmogonie singulière et subjective : Ces pixels apparaissent-ils de manière chaotique ou sont-ils détruits par la chaleur de la lampe de l'appareil ? Leur agencement nous indique-t-il un itinéraire à décrypter, telle une carte du ciel en cours d'élaboration?

L'objet ainsi émancipé de l'être humain n'est ni manipulé ni utilisable. Nous n'avons qu'à observer son long essoufflement qui, au lieu d'appauvrir sa condition, lui accorde le droit de genèse d'un nouvel univers, dont nous contemplons à la fois la naissance et la mort, précipitée et de plus en plus lumineuse. Contrairement à notre univers, qui s'agrandit et se refroidit de manière exponentielle tout en se stabilisant progressivement, celui-ci se condense et se réchauffe, semblant suivre une logique renversée par rapport à celle des lois qui régissent notre monde physique.

La durée de vie de l'œuvre d'art se superpose à celle de l'objet et de son univers : celle que l'on regarde n'est peut-être pas la première instance de la pièce. Comme l'idée de cycle, omniprésent dans les lois de la nature, les règles du monde de l'art semblent régir l'appareil, l'ancrer dans une réalité déjà contenue dans notre monde. L'objet semble tiraillé entre deux dimensions, celle de notre monde physique et de sa mise en situation et celle qu'il contient et projette, plus spirituelle et abstraite. La fiction et la poésie font d'un objet en perdition un artefact issu d'un univers unique et intérieur, semblable à un paysage mental abstrait, décor de théâtre qui révèle dans sa faiblesse les coulisses de la constitution d'une image numérique.

Le processus de matérialisation de l'image nous est habituellement hermétique, de par sa nature et son échelle. L'agitation des cristaux liquides de l'écran, dont l'état oscille constamment entre organisation et désorganisation à la demande du signal électrique s'oppose totalement à la netteté et la détermination de l'image affichée. Plus qu'un simple processus chimique ou technique, la phénoménologie de l'affichage de l'image pourrait prendre l'apparence d'un monde à part entière, d'un univers dont les formes et objets produits par Carine Klonowski seraient les catalyseurs ou les traducteurs, diffractant leur contenu de la même manière qu'un prisme le fait pour la lumière.

Ce serait les entrailles de ce monde qu'elle nous donne à voir avec l'installation Relax, Good Breathe : un entrelacs de flashs rouge, verts et bleus, (qui par synthèse additive se transformant habituellement en lumière blanche) permettent ici de voir un spectre lumineux beaucoup plus large et coloré. Une pyramide de shungite est posée sur la surface de l'écran. Fait-elle office de catalyseur? Est-ce une tension fictionnelle ou réellement électromagnétique qui existe entre l'écran changeant et l'objet en apparence inerte? Cette dualité active une projection instinctive et involontaire sur la pierre, que l'on imagine dotée de propriétés sans pouvoir autant en déterminer la nature et l'efficience. Pourtant, la procédure de matérialisation du signal lumineux est décomposée, ralentie, et à cette diffraction lumineuse s'ajoutent des messages invitant à la relaxation et à la maitrise de son souffle : le spectateur est invité à prendre part à ce qui semble être un cycle, à faire partie d'une trigonométrie numérique (écran), minérale (shungite) et organique (spectateur).

Lithothérapie, détente et magnétisme : la shungite est aussi appelée pierre de guérison. Est-ce là un message qui s'adresse à notre propre personne, nous invitant à se mettre en retrait et à ralentir notre mode de vie frénétique et hyerconnecté, ou une manière de rappeler l'origine géologique des matériaux de l'écran? Est-ce une invitation à s'en protéger et à prévenir les effets de l'accélérationnisme dans lequel notre vie moderne est ancrée? La shungite est supposée absorber et digérer tout ce qui nous est nuisible : comme la clef de voûte ou d'activation d'un vaisseau mystérieux, elle pourrait être là pour sceller l'énergie lumineuse de son écran ou tout simplement pour en ralentir le phénomène afin qu'il soit visible à l'œil nu.

On perçoit dans l'œuvre de Carine Klonowski la trace d'existences subliminales et imaginaires (telles que décrites par Etienne Souriau dans Différents modes d'existence) qui sont pourtant bien présentes : c'est par la force de notre imagination et par notre sollicitation qu'elles nous apparaissent. Elles se placent à mi-chemin entre entités "chosales" ou réïques dont l'existence formelle se déploie dans les espaces que l'artiste investit, et existences fantomatiques, persistances antérieures, futures ou parallèles qui y sont liées. Sans pour autant personnifier les objets issus d'un univers ambivalent, Carine Klonowski les place en tant que sujets dans son travail. Catalyseurs, ils nous ouvrent des portails vers des dimensions auxquelles eux-seuls ont accès, témoignant de leur existence plurielle à travers des projections vidéo, des textes, des dégradés de couleurs. La technique à un rôle central : décortiquée et souvent mise à nu, ces appareils hermétiques donnent ici à voir leurs procédés, acceptant de nous traduire ou d'interpréter les phénomènes issus d'une dimension technologique afin que nous puissions accéder à leur vision du monde. Plutôt que de chercher à les incarner en forçant leur présence à se concrétiser dans notre dimension, Carine va plutôt intensifier leur existence par la narration, la mise en scène et la fiction, sans pour autant leur administrer un libre-arbitre ou une volonté qui tiendraient de l'anthropomorphisme. Il faut ainsi accepter de suspendre volontairement notre incrédulité(*) afin de rentrer complètement dans les expériences qu'elle propose, du laboratoire de chimie DIY au garage automobile underground, en passant par des références claires à la science-fiction et la vulgarisation scientifique épique.

Dans OH GOD NO where did Spectrum go?, c'est à l'écran de veille que Carine offre une parole. Un miroitement coloré qui, paradoxalement, n'est visible que pendant notre absence ou notre inactivité, un acteur supposé remplacer le vide effrayant du néant et du noir de l'écran en veille. Un texte miroitant, dont la mélancolie semble rendre la simple existence difficile, est projeté au mur et témoigne de la solitude de sa fonction : chaque fois qu'il s'efface, tout le monde l'oublie et cesse même de songer à son existence, accaparé par la brillance des informations qui le remplacent aussitôt. Il s'agit là d'un témoignage de cette existence amphibie : d'une part de nature digitale, existant mais invisible dans le réel, et de l'autre de nature physique, sous la forme matérielle du vidéo projecteur. Pris au piège entre deux dimensions où personne ne semble le considérer réellement : voilà la personnalité fictive qui ressort du spectre dont il est question.

Mais parle-t-on du spectre lumineux, du dégradé de la projection de l'écran de veille ou d'un fantôme spirituel, mystique? L'esthétique du tag SCRNSAVE présent sur la vitre n'est pas sans rappeler un endroit désaffecté et abandonné. Précède-t-il l'apparition de l'entité ou en est-il un hommage post-mortem? Est-ce une annonce ou un héritage? L'urgence du titre évoque un rappel brutal, la sensation d'avoir oublié quelque chose d'important, soudainement réalisé : une prise de conscience de l'existence de l'écran de veille, trop tardive, ce dernier ayant malheureusement déjà cessé d'exister.

Encore ici, la couleur s'oppose au noir; aux ténèbres galactiques, froides et inhabitées des écrans éteints. Ce rejet de l'inaction peut susciter une certaine peur de l'extinction, à l'échelle humaine comme à celle de l'espèce. Plusieurs pièces vont s'appliquer à interroger cette noirceur. Ces ténèbres prennent alors non pas l'allure d'un trou noir béant mais d'une anti-matière, d'une négation qu'il faut coûte que coûte tenter de sonder et de vulgariser, parfois en faisant appel à un spectaculaire emprunté à diverses émissions scientifiques ainsi qu'à la culture populaire.

La fascination pour la nuit et la lumière, pour l'obscurité et le soleil revient dans plusieurs autres pièces de Carine Klonowski comme The Den of the Sun (Los Santos) : une voiture qui semble contempler un coucher de soleil dans le jeu Grand Theft Auto V sur un fond de musique de rap, ou encore Nightbreaker, un autoradio qui oblige un écran LCD a écouter sa musique. L'objet-voiture, dans ses formes, son esthétique et son concept sert de vaisseau à notre imagination pour nous emmener directement vers les limbes opaques auxquelles l'artiste fait souvent référence, dont le magnétisme fascine et suscite la curiosité. Mais encore une fois, elle nous prouve que ce qui nous paraît représenter la fin n'est en fait qu'une fenêtre vers un monde constitué de règles différentes des nôtres. Un technotope habité par des entités issues d'une dimension parallèle et qui nous apparaissent comme des vestiges ou des miroitements, pourtant fabriquées de la main de l'homme (ou usinées) mais étrangement autres.