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A l'abri des explications
Chloé Elmaleh

Je me rappelle du mémoire de 5e année de Chloé Elmaleh - des traces de gestes, des récits de choses, des assemblages qu'elle avait pu faire, recensés sous plusieurs supports disparates. Sons, textes, vidéos. Mais surtout je me rappelle des mots scandés, écrits sur du papier épais d'un rouge foncé : "Faire faire faire faire faire".

Le travail de Chloé tire sa force de l'envie : celle d'essayer, de voir, de faire, d'expérimenter et de tester. Elle parle par l'action, pense par le mouvement et travaille une tension qu'elle installe entre ses différents travaux. Son atelier est comme un laboratoire, un terrain de jeu rempli d'outils et de matière, où tout naît de l'impulsion et de l'instinct. "Plus ça rate, et plus il y a de chances pour que ça marche." Un écho d'une phrase prononcée par la voix de Claude Piéplu dans un épisode de la série des Shadoks. Il n'est pas question d'échec, mais plutôt d'équilibre.

Deux verres de bières vides qui s'entrechoquent quand elle les place côte à côte, pour me montrer. Elle pose une bougie à double mèche, le fil de coton dépassant de chacune de ses extrémités, et traversée en son milieu par une pointe de métal qui la maintient en suspension précaire entre les deux verres. "Tu vas voir, c'est une maquette, je vais faire une méga-bougie." Chloé en allume les deux bouts et la bougie tombe. Il faut plusieurs essais avant que le point d'équilibre soit trouvé.

La double-bougie fonctionne comme un pendule - la chaleur des deux extrémités, une fois allumées, la fait basculer dans un sens, puis dans l'autre, pendant que la cire tombe goutte par goutte sur le bois de la table, alternativement. Chloé attrape une forme de plâtre qu'elle m'a montré un peu plus tôt - je dirais que ça ressemble à un cylindre légèrement plié, en forme de sabot de cheval. Il y a un pétard fiché dedans dont l'enveloppe rouge et sa mèche ressortent.
"Tu sais ce que c'est ça? C'est hydrophobe!" Et elle le place sous l'écoulement brûlant de cire de la double-bougie.

"Je verrais bien."

Ce que je constate, c'est qu'il y a toujours cette joyeuse volonté de partager. Elle transforme et bricole des voitures télécommandées - le jouet rêvé des années 2000. Il y a plusieurs tailles, mais elles sont rouges, poussiéreuses, et elles ont fait du chemin. Chloé les transforme en sculptures, en compositions, et amène avec la télécommande les cacahuètes aux invités du vernissage. La télécommande passe de mains en mains, en cours de route, à celui qui veut. L'artiste, souverain de sa création, n'existe pas et s'efface au profit de l'expérience, de ce qui est en-train-de-se-faire. De ce qui peut-se-partager. Ce n'est pas une oeuvre-objet qu'on se doit de regarder et d'apprécier mais un prétexte pour faire basculer les règles qui semblent en place.

Johan Huizinga dans Homo Ludens (1938) qualifie le jeu comme étant « une action ou une activité volontaire, accomplie dans certaines limites fixées de temps et de lieu, suivant une règle librement consentie mais complètement impérieuse, pourvue d’une fin en soi, accompagnée d’un sentiment de tension et de joie, et d’une conscience d’“être autrement” que dans la “vie courante” ». Roger Caillois étoffe cette proposition en qualifiant que l'activité du jeu est improductive et que son issue est incertaine, en plus d'être libre, séparée et fictive dans son essai les Jeux et les Hommes (publié en 1958).

Le système de règles est donc un mécanisme indissociable et fondamental du jeu. Certains le définissent au préalable et font du jeu quelque chose d’extrêmement sérieux. Dans le travail de Chloé Elmaleh, les règles ne sont pas inventées, mais découvertes au fur et à mesure. C'est un enchaînement ininterrompu de "Et si, là, c'était -", une succession d'instants. Le résultat est ce qu'il est, c'est un résultat et il est là parce qu'il s'est passé tout un tas de choses en amont. Il pourra s'en produire à nouveau plus tard et le résultat se transformera alors en pan de processus.

Le processus amène également une idée de construction, et un des matériaux récurrent dans l'oeuvre de Chloé est la brique, toujours présente. Plus que la brique en elle même, c'est un élément, une unité de composition. Des pans de murs sont fabriqués ou démolis : un assemblage de briques qui semble brisé est peut-être fini, et terminé et bien comme ça. Un de ces pans de mur est debout, soutenu par une brique de glace qui fond lentement. L'équilibre est précaire et il faudra avoir la chance d'être là au bon moment pour voir la sculpture s'effondrer. L'élément de construction agit comme un épanouissement, témoigne de l'expérience que l'on fait de la relation entre les causes et les conséquences. C'est par un instant que se raconte un phénomène : l'achèvement ne se situe pas là où on l'attend et ce qui semble être terminé peut être en réalité un fragment ou une étape vers quelque chose d'autre.

Un chariot de transport de marchandises se transforme ainsi en caddie pour promener des lentilles vertes germées dans la ville de Pantin. De l'atelier jusqu'au parc, suivant un cheminement improvisé avec Flora Vachez. Les lentilles sont cultivées dans l'atelier, puis les mottes de terre et de fanes sont disposées dans le fond du chariot. La promenade est filmée, et la caméra bouge, cahote, et surtout on ne voit rien : les lentilles sont masquées en grande partie par une bande floue et sombre, l'obstacle de la barre du chariot dans le champ de la caméra. Mais le geste est là quand même et les lentilles trouvent leur place dans le parc d'à-coté. Le lendemain, elles avaient disparu.

Mais il n'y a pas besoin de trouver une explication à cette disparition, de comprendre ce qui s'est passé. Il en reste des traces - photos, vidéos, et surtout Chloé Elmaleh m'en fait le récit, me raconte cette histoire avec amusement. Ce qu'il y a d'important c'est de montrer, d'être en contact, de voir l'action, de faire l'action. Tout en restant à l'abri des explications pernicieuses qui viendraient émettre des parasites corrupteurs. Les explications décortiquent un peu trop les choses, en donnant trop à voir et en occultant les vibrations émises par ce qui se passe au moment où cela se fait. Il faut donc les raconter, les raconter en montrant, en mettant en jeu des tensions, des à peu près, en produisant des effets et des corrélations dont l'échelle et la réalisation finale ne sont pas de la plus grande importance.

*J'ai volé toutes les photographies sur le site web de Chloé Elmaleh.

 
Bupa Man

Sculptures performatives, Shanghai, BCP#121 (Combats de sculptures robots absurdes durant deux semaines. Dès lors qu’une sculpture est désignée gagnante (en toute subjectivité) elle est remplacée par une autre), Deux aspirateurs, structure en bois, et matériaux divers, Dimensions et nombre variables, 2016

http://alixdesaubliaux.fr/files/gimgs/th-63_CE-4-1992x1328.jpg
 
Master Piece

Sculpture action,(Danse de la perceuse)
Une perceuse, un gros foret, un scotch pour maintenir la gâchette de la perceuse, un tabouret. Durée variable 2015

http://alixdesaubliaux.fr/files/gimgs/th-63_CE-5-1992x1328.jpg
 
En voiture, Simone !

Sculpture activée par le public, voitures télécommandées pimpées avec différents matériaux. Piédestals de sculptures variables, permettant divers usages (apéritif mobile, perturbateur, facteur de destruction), dimensions variables, 2018.

http://alixdesaubliaux.fr/files/gimgs/th-63_CE-1-1992x1291.jpg