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Trois mails sur l'agencement - Ft. P_Quod

Trois mails sur l'agencement (HTML)

=Oelacoacca3921=

J'ai repensé à ce que tu m'as dit sur la différence entre lien et agencement. Et cette discussion croisée que j'ai eu en rentrant du labo l'autre jour, dans laquelle nous étions tous les deux d'accord pour dire qu'en tant que chercheurs en arts, notre skill bonus c'était notre capacité à créer du lien, de pas uniquement créer tout court ou théoriser. Et j'étais en train de regarder The Snowpiercer de Bong Joon-ho, dans lequel il y a tout une série de plans où le groupe de personnage principaux traverse tout le corps du train et passent de wagons en wagons. Chaque wagon présente une situation bien précise, caricaturale, qui à l'air de flotter en autarcie entre les autres et dispose de son esthétique : saunas, soirée, salle de cours, chambre froide, etc.

Cette richesse d'esthétiques active un plaisir visuel chez le spectateur qui a l'air d'être le même que celui que l'on peut ressentir face à un space opéra. Si je pense à des films comme Star Wars ou Dr Who, il y a ce plaisir lié à la découverte de nouveaux environnements, planètes, espèces. Qui est le même que celui que l'on peut ressentir lorsque l'on découvre un nouveau biome sur Minecraft, et, je pense, la même satisfaction que l'on peut avoir devant un étalage de tubes de peinture rangés par marque, ou par couleur, avec des dégradés croissants et des camaïeus puis, soudain, un brutal retour à la ligne, un ocre qui arrive à coté d'un vert. Je pense justement que cette curiosité et cette satisfaction vient de là : dans ces évènements, on nous propose un agencement : de situations, de couleurs, de formes, d'actions, de monstres. Et plus ces différents éléments sont riches, différents, variés, plus notre imagination est stimulée pour créer elle-même les ponts et les connexions qui vont s'établir lors du visionnage, de la lecture ou de l'appréhension.
Et je pense que c'est cette stimulation qui rend la chose si agréable. Je pensais également au bestiaire de Moebius, et comme c'était plaisant de découvrir que telle ou telle forme de membre avait été inventé, telle forme de tête, telle forme de corps, parceque maintenant, tu pouvais te les imaginer dans des espaces, te figurer les liens de parenté, réfléchir à la manière dont le monstre pouvait bien marcher.


=P_Quod=

Je pense que tu as carrément raison. Je n'avais jamais fait ce rapprochement avec la découverte d'environnements et de mondes, de biomes, et cette satisfaction du bon "arrangement" des couleurs des types de peinture ou de ces vidéos à la mode qui présentent des machines d'usine qui produisent des formes parfaites en boucle.Je suis d'accord qu'il y a quelque chose à creuser de ce côté là. Après, en écrivant ces mots, donc vraiment à chaud et à flux tendu de pensée, je me demande s'il n'y a pas une distinction à faire quand même. L'agencement des tubes de peinture (on n'a qu'à l'appeler "contrôlé" ou "absolu" peut-être dans le sens où il se suffit à lui-même) est déjà complet, il n'y a plus rien à créer dans ses "vides" ou ses "creux".

En fait, c'est plus un arrangement qu'un agencement. Dans l'agencement, ce qui est intéressant c'est que c'est en plaçant les choses les unes à côté des autres, en les organisant en écosystème, que d'autres choses peuvent émerger de l'espace entre les différents éléments de l'organisation. En agençant un bloc A à côté d'un bloc B, c'est ce qui émerge entre eux qui crée un nouveau sens C, ou plus précisément AB' ou A' ou B', tout dépend de l'angle et surtout du regard. C'est ce que tu décris avec Le transperce-neige (d'ailleurs tu as lu la BD d'origine ?) et Doctor Who et les biomes et tout.
Ce qui crée la satisfaction, c'est les vides à combler avec notre propre esprit, parce que l'agencement fonctionne et que ces vides sont pleins de sens dont on peut s'accaparer (d'ailleurs un autre exemple qu'on connaît bien toutes les deux : je pense que Ponti arrive très bien à fabriquer ça). En fait, le rôle de l'artiste je pense, c'est ça : créer un agencement assez riche et cohérent, dont les parties savent communiquer entre elles, pour que le vide, le relief, les creux entre ses éléments puisse créer un espace d'imagination pour le spectateur/lecteur/joueur, qu'il puisse l'adopter et y ancrer son propre regard et sa propre mémoire sensorielle / vécue. Si l'artiste ne fait qu'arranger, rien n'est poreux, rien ne s'échange. Alors la création est peut-être "belle", esthétique et satisfaisante mais sa création ne crée qu'un sentiment de satisfaction mais il ne crée pas ce "lien" si précieux, c'est une création auto-centrée qui se suffit à elle-même très égoïstement.


=Oelacoacca3921=

Je vois ce que tu veux dire pour la différence entre l'arrangement et l'agencement. Dans ce cas là, peut-être que l'arrangement tient de quelque chose en circuit fermé, qui nous plaît parcequ'il nous apparaît comme complet ou en cours de complétion? Dans le sens où comme tu dis, notre esprit n'a aucune case à remplir entre ces tubes, à part une projection des couleurs dans un éventuel travail ce qui n'est plus du tout la même chose. (d'ailleurs, le livre de Souriau contient un postface apellé : L'oeuvre à faire, qui apparament vient d'une conférence qu'il a tenue dix ans après l'écriture du bouquin). Par rapport aux vides à combler dans notre esprits, tu sais à quoi ça me fais penser? Aux jeux en accès anticipés, aux survivals, et de manière globale aux jeux un peu anciens et désuets, les jeux de mauvaise facture ou encore n'importe quel environnement immersif où des ellipses sont faites non pas dans la narration mais dans l'appréhension de l'espace et le gameplay: que ça soit par un sous-entendu (on sous-entend que le héro va chercher son arme dans son sac pour en changer alors qu'il "jette" simplement le pistolet au dessus de son épaule) ou une schématisation (comme la construction accélérée dans Age of Empire ou toutes les animations des mains dans les jeux vidéos des années 2000.
Je pense que c'est également des moyens qui crééent des vides que notre esprit va chercher à combler, mais d'une autre manière : Ponti nous offre des éléments dont nous n'avons qu'a nous emparer afin d'édifier notre imaginaire, mais des jeux comme Ark -je t'avais déjà parlé de la manière dont on accule un dinosaure afin de l'endormir qui n'était absolument pas réaliste, mais qui fonctionnait à 100%?- vont simplement nous proposer une trame, comme un coloriage à compléter peut-être, une matrice propice à l'imagination mais que chacun est libre de remplir à sa manière et qui changera selon le degré d'immersion du joueur. Comment tu crois qu'on pourrait appeller cette manière de créer du lien avec notre esprit? Est-ce que c'est encore créer du lien, d'ailleurs? Encore un agencement, mais qui fonctionnerait à l'inverse de l'agencement des scènes du Transperce-Neige? D'ailleurs non, je n'ai pas lu la BD? je ne savais pas du tout que ça venait de là ! J'aime bien ce réalisateur, j'avais beaucoup aimé The Host et je vais essayer de regarder Okja cette semaine.